Ils ont été aperçus aux abords des cours d’eau, dans les forêts et sur les plages de sable fin. Ils ont quatre becs, six pattes, plus de deux ailes souvent. Leurs couleurs ne s’accordent pas, leurs chants si parfois. Ils sont comme vous et moi…

Ce sont les drôles d’oiseaux.

Vols planés

Engagement

Dans ce poème déclamatoire, Séraphin explore les versants du mot « Engagement », à une époque où se côtoient engagement des corps et désengagement des cœurs.

Songes habitables

Trois poèmes rédigés par Théo et dédiés à trois personnalités artistiques qui l’ont marqué par leurs œuvres.

Deuxième migration

Après nos rêves

Là-bas

Pour cette deuxième migration, Théo, Salomée et Juliette ont fait le choix d’une écriture sonore et musicale, doucement accompagnée par l’image.

La valise

par | 28 Oct 2020

 Une bonne minute leur fut nécessaire pour convenir que cette araignée-là n’était pas d’une taille modeste. Quant aux mesures qui devaient être prises à son encontre, leurs avis divergeaient. Elle désirait que la passagère clandestine fût écrasée séance tenante, frémissant de la voir tapie au fond de la valise ; il prônait une solution intermédiaire. Lorsque, s’étant rangée à son opinion, elle résolut d’attraper l’araignée avec le gant de toilette blanc — celui dont il se servait pour le visage —, il poussa des cris d’orfraie. Elle lui ordonna de cesser ses manières. Il l’accusa d’un manque de considération dont elle faisait preuve, à bien réfléchir, depuis le début de leur mariage.

Entre temps, l’araignée s’était volatilisée.

Ils dormirent fort mal cette nuit-là. Au matin, il voulut inspecter la valise, certain d’y trouver l’araignée prise au piège du double-fond. Cette hypothèse, formulée la veille, lui avait valu un rire de mépris de la part de sa femme. Il découvrit à l’intérieur de la valise ses chemises et pantalons. Il eut un soupir las. Cette nuit encore, il avait fait son bagage dans son sommeil. Cette nuit encore, son manège avait dû l’éveiller en sursaut. Cette nuit encore, elle avait dû verser des larmes en le regardant faire. Depuis un an, ces épisodes nocturnes se multipliaient. Le médecin généraliste avait été impuissant à en déterminer la cause, de même que les spécialistes consultés par la suite. Il avait d’abord pris le parti d’en rire. En désespoir de cause, elle l’avait imité. Son mari était un drôle d’oiseau. Il aurait été impensable qu’il soit frappé par une forme classique de somnambulisme. Il lui fallait se distinguer. Avec le temps, son rire s’était mu en amertume. Une suspicion s’était acheminée dans son esprit, éclatant bientôt au grand jour à l’occasion d’une dispute. Elle en était certaine à présent. La vérité, l’intolérable vérité, était qu’il voulait le divorce. Que symbolisait cette valise, sinon un désir de départ ? À ces mots, il s’était récrié, la priant de ne pas chercher à l’analyser comme ses patients. Voyait-elle un divan quelque part ? Se trouvait-il allongé dessus ? Non ? Eh ! Bien. Du reste, son interprétation était absurde. Rien ne pouvait être plus éloigné de la vérité factuelle. La formule avait arraché à sa femme un rire ironique, au fond duquel se devinait un tremblement nerveux. Et quelle était au juste cette vérité factuelle ? Il avait hésité, s’était mordu l’intérieur des joues. Enfin, il avait dit : « J’ai besoin de vacances ». D’un même mouvement, mari et femme avaient pivoté en direction du réfrigérateur. Une carte postale de Bali s’y trouvait maintenue par un aimant.

Le mois suivant, ils s’étaient envolés pour l’île.

Les épisodes nocturnes avaient cessé là-bas le temps de quelques jours, puis avaient repris de plus belle. Ce souvenir lui causa un soupir. Dans le lit, sa femme dormait encore. Il défit la valise sans un bruit, en vérifia le double-fond : nulle trace de l’araignée. Lorsqu’il se redressa, il étouffa un cri. Sur le rebord de la fenêtre se trouvait perché un oiseau au plumage exotique.

Elle trouva cela follement amusant. « C’est follement amusant ! » dit-elle en s’extirpant du lit. Et elle s’empressa de lui ouvrir la fenêtre. L’oiseau s’engouffra dans la chambre. Ce fut dans la valise qu’il se posa. Ils grincèrent des dents de concert. Le volatile venait d’acquérir, par association avec la valise, la nature symbolique du conflit larvé. La matinée durant, il conserva son immobilité, leur jetant des regards placides lorsqu’il les trouvait debout dans l’embrasure à l’observer. Ayant frappé à chaque porte de l’immeuble, ils avaient été contraints d’écarter leur conclusion première : l’oiseau n’appartenait pas aux voisins, non plus qu’au zoo du quartier, contacté en seconde instance. Ils s’en remirent à la SPA. On leur promit au téléphone qu’on enverrait quelqu’un, mais pas avant le vendredi suivant. Au cours du déjeuner, une nouvelle dispute éclata entre eux à cause d’un trait d’esprit jeté par elle entre le fromage et le dessert : cette valise, cette araignée prise au piège du double-fond, cet oiseau… De toute évidence, son inconscient lui envoyait des messages — messages qui péchaient, soit dit en passant, par leur manque de subtilité. Le rouge au front, il hurla n’avoir aucun désir refoulé de départ et, pour appuyer son propos, claqua la porte sans se donner la peine de troquer ses Charentaises contre ses chaussures. Au coin de la rue, il réalisa avoir omis de prendre ses clés.

Trois heures plus tard, il se tenait devant la mer du Havre. Ayant trouvé sa carte bleue dans sa veste, il avait couru à la gare Montparnasse, pris du soudain besoin de revoir la plage de son enfance. Devant elle, il fut pris de vertiges. On l’avait bétonnée. Abruti de tristesse, hagard et épuisé de ne trouver source de réconfort nulle part — nulle part un lieu à même de combler ce vide qui grandissait en lui, minait son sommeil et rongeait ses plaisirs —, il fit ce que tout homme aurait fait à sa place. Il se mit à pleurer. Un couple de badauds, avisant cet hurluberlu en Charentaises qui, devant la mer du Havre, pleurait à chaudes larmes comme s’il ne pouvait y avoir vue plus émouvante, croassa : « Drôle d’oiseau ».

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Première migration

Drôles d’oiseaux

Plumes recomposées

Quelques plumes nous ont échappé au cours de notre migration… Juliette les a ramassées pour recomposer un duvet d’un tout autre acabit. Petit poème bonus pour clore notre premier vol.

Différent

« Il a toujours été comme ça, mon drôle d’oiseau. La tête dans les nuages, toujours à papillonner. Manque d’attention, selon ses instituteurs. Mais je sais, moi, qu’il a juste mille scènes qui se jouent dans son esprit. »

Baignade

« Ma pensée se déroule comme la rivière dans laquelle j’ai glissé mes pieds. Elle coule sans arrêt, se précipite ou bien se laisse porter, toujours vers une destination inconnue. »

Rouge

« On a couru le long de la rivière, et l’allée était peuplée de citrouilles. C’était un mois trop tôt. Les pierres glissaient sous nos pieds, elles dégringolaient dans l’eau glacée. On s’est perdus de vue dans le tumulte, mais on savait qu’on se retrouverait, au bord de l’étang. »

Le nid

« Le soir venu, l’oiseau fait son nid.
Il aura pris soin, au préalable, de choisir l’endroit. Il aura inspecté tous les arbres environnants, étudié l’inclinaison, éprouvé la solidité du tronc — il ne faudrait pas se retrouver par terre ! »

Fuite en avant

« C’était un lieu étrangement vide. Il n’y avait que deux vieilles barques de presque trois mètres de long, posées au milieu de la pièce et on devait les regarder avec intérêt pour montrer notre grandeur d’esprit. »

Il y a quelque chose

« Il y a quelque chose
De plus dans ton regard
Quelque chose d’ouvert
Quelque chose qui ouvre »

J’ai rêvé qu’il y avait un demain

« On a pris la voiture, quelques affaires, c’est tout. On n’a pas réfléchi. Enfin… On a bien galéré une heure, penchées sur le GPS. Pourquoi voulait-il nous faire passer par des routes aussi improbables ? »

Le club des drôles d’oiseaux

« Cher journal, j’ai beaucoup réfléchi. C’est vrai que je n’ai pas d’amis, mais au collège on est plusieurs à ne pas en avoir. Alors je me suis demandé pourquoi tous ceux qui n’ont pas d’amis ne  deviendraient pas amis. »