Revue volatile

Dans ce coin-ci, nous partageons nos coups de cœur, tribulations de créateur·rice·s et actualités aériennes.

Entre deux années : l’écriture et nous… ça en est où ?

par | 11 Jan 2021 | Reportages

Entre deux années : l’écriture et nous… ça en est où ?

par | 11 Jan 2021 | Reportages

Temps de lecture : 9 minutes

Article Sapin
Photo par Wanda

 

« Bon, et toi t’en es où dans l’écriture actuellement ? » Les yeux vous sortent des orbites. Vous avez des sueurs froides. Vous voulez devenir une petite gerbille et disparaître dans un trou. Bon. On vous arrête tout de suite… Nul besoin de mesures aussi drastiques. On y a survécu. Et, vous aussi, vous pouvez en sortir vivant.e.s.

En effet, pour ce reportage collectif de début d’année, on a tenté de répondre à cette interrogation millénaire, centenaire… Et quel meilleur moment que la déchirure temporelle entre deux années pour s’interroger sur le rapport que nous entretenons à notre écriture ?

Car entre deux descentes en luge et trois papillotes, il est bien compliqué de trouver le temps. Ah… Vraiment ? Si on prend la question par la peau du cou — mais gentiment, comme un chaton ou un chiot (quand même, faut pas exagérer) —, on se rend compte qu’il se passe toujours quelque chose, sur le papier ou dans notre tête. Une certitude surgit de ces témoignages glanés au cours du tout dernier mois de 2020, de ces dix voix qui se mélangent en des résonances qui ne se contestent pas toujours : on écrit, même quand on n’écrit pas.

 

— Chamboulements —

« Je suis à la croisée des chemins. »

La lenteur du samedi après-midi, entre 14h et 17h, et la sueur du reste des jours. Le soir qui secoue les arbres à ma fenêtre est toujours un encouragement à sortir et acérer la plume. Quand le chauffage le permet, et que l’absence de cordes empêche les plombiers de se pendre dans ma cuisine, j’aligne quelques lignes en semaine, mais commencer un nouveau projet demande plus de temps que de continuer ledit projet. Le soir qui secoue les arbres à ma fenêtre est toujours un encouragement à sortir et acérer la plume.

J’ai oublié la résistance légère des touches du clavier lorsqu’on les presse, leur cliquetis d’horloge. J’ai oublié le mécanisme des mains qui se plient, se déplient, s’étirent, cette danse des poignets. J’ai oublié les douleurs dans les phalanges, les coudes, les épaules brûlantes, l’usure des yeux, du cœur. La blancheur de la page, sa matière virtuelle, cela aussi s’est envolé. Ce soir je redécouvre la taille de l’écran d’ordinateur, aussi haute que mon front, large comme deux épaules d’homme. Là, les phrases ont la place nécessaire pour se déployer. Elles en paraissent écrasantes. L’écran de téléphone les réduit à une taille dérisoire. Leur poids y est celui d’une plume. Ainsi, elles me font moins peur.

En plein chamboulement à l’intérieur avec tout ce qui se passe autour. Quand on se coupe du monde extérieur, à deux reprises, forcément qu’à l’intérieur ça bouge : quelle est ma résistance à la solitude ? quelles sont mes forces et mes fragilités ? comment je traverse cette période inédite de manière sereine et positive ? qu’est-ce que tout ça vient soulever ? comment j’anticipe et j’envisage la suite ? Toute une série de questions auxquelles, personnellement, je tente de répondre, au fur et à mesure.

Article Sapin
Photo par Anatole

Je suis à la croisée des chemins. Après trois ans de travail, je viens de terminer mon roman et j’entame tout juste ma quête éditoriale. Le mois de décembre a été consacré à la finalisation du manuscrit et à la rédaction des premières lettres à l’intention des éditeurs. Je me suis efforcée de faire taire la petite voix qui me susurrait que je pouvais encore faire mieux… À un moment, il faut savoir s’arrêter !

Lâcher prise… Je suppose que c’est ce que demande l’époque. Et ce qu’a toujours demandé l’écriture, même si c’est une vérité qui se cultive à l’envers, qui ne peut germer qu’après être advenue dans un recoin de notre tête.

À vrai dire, j’ai la chance de vivre bien tout ça, comparé à d’autres. Je ne me plains pas ; je n’ai pas à me plaindre. L’écriture est là et, fort heureusement, elle nous sauve beaucoup je crois. Finalement, « grâce » au Covid et au confinement imposé, je me suis vraiment rendu compte de ça : la chance que j’avais d’être en capacité d’écrire, tous les jours, tout un tas de choses et de mots, sortis tout droit de mon cerveau ; cette capacité à réfléchir, en permanence, à inventer. Si j’avais pas les mots, comment je vivrais ça ?

Souvent je me pose la question. Qu’est-ce que je ferais de mes journées ? Probablement autre chose… mais quoi ? Au fond, le confinement a éclairé une seule certitude : celle d’être « missionné » pour ça, écrire… comme une condition intrinsèque de mon existence ; comme un impératif : tu dois continuer d’écrire et de créer, autant que tu peux, aussi longtemps que tu peux, parce qu’il n’y a rien qui te procure autant de plaisir que ça. Parce qu’il n’y a rien de plus précieux que ça. Parce que c’est le seul endroit où tu te sens juste, sincère et honnête avec toi-même.

Variations

« Ainsi je n’écris plus, ne fais qu’écrire. »

Ces temps-ci sont ceux du congé. L’été durant, sans relâche, la moisson était au poème et à la chanson. Et pour préparer l’hiver, j’ai mis, provisoirement, le vers en jachère. Lui aussi a parfois besoin de repos. Mais la poésie est un fruit sans saison qui ne demeure guère longtemps captif de sa prison de papier. Il roule, malgré lui, le long du chemin. Je tâche donc de glaner, çà et là, ses pépins furtifs pour les planter plus tard. Le tout est maintenant de patienter jusqu’au moment le plus propice aux semailles. En attendant, je continue de faire chanter mes instruments — bien qu’ils soient dernièrement plutôt avares en nouvelles mélodies.

Ces temps-ci sont aussi ceux du labeur. Je retourne, comme après une longue convalescence, me confronter au genre narratif, espérant être moins gauche qu’auparavant. Un vrai romancier est un marathonien. Hélas, mes prédispositions sont celles d’un sprinteur. J’écris dans l’urgence, par réflexe, puis je vais récupérer. Pour cette activité essentielle, les bibliothèques font d’excellents matelas. Alors, je travaille, je travaille. Je travaille mon endurance, mon rythme, la variété et la fluidité de mon jeu de jambes.

Le processus créatif passe essentiellement par une écoute intensive de musique (nouvelles, de préférence), une documentation exemplaire, et beaucoup de misanthropie, de mépris envers mon prochain et de pessimisme absolu (voire forcé) sur l’avenir de notre civilisation. Heureusement, je vis en ville. Et j’ai un bon casque.

De mon côté, avec les fêtes qui arrivent, je suis dans la cuisine. À l’automne, après l’écriture du tome 1 de la saga jeunesse que j’ai commencée il y a un an et demi, j’ai laissé le tout mariner un bon mois. J’ai ensuite entrepris un grand rangement de mon plan de travail : j’ai classé mes documents, j’ai fait en sorte d’éliminer toutes les informations qui n’étaient pas à jour, et j’ai repris mes fiches personnages pour qu’elles soient complètes. Après, il a fallu me lancer dans l’élaboration de la recette. Cette fois — car c’est la première fois que j’essaie de débuter un projet aussi équipée — j’ai préparé tous mes ingrédients : j’ai écrit un synopsis par personnage important, j’ai créé précisément mes nouveaux personnages, et j’ai fait plusieurs étapes d’écriture de plan, en réfléchissant à la meilleure façon de dévoiler mes révélations et mes rebondissements.

Article Sapin
Photo par Noémie

C’est un peu comme la météo : c’est très variable. Je me laisse souvent porter par une énergie soudaine, le soir en général. Il m’arrive d’avoir une envie très abstraite d’écrire en rentrant chez moi, dans le métro, d’un coup, j’ai envie d’écrire, sans sujet, sans personnages, sans thème, je veux juste écrire quelque chose. J’ai envie d’écrire car ça fait longtemps ou car je veux marquer des choses, archiver des sentiments. J’ai envie d’écrire pour reprendre des vieilles histoires jamais retravaillées, jamais terminées et que j’ai pourtant en tête aussi claires qu’un film vu la veille.

Depuis septembre, je prends le tramway environ quarante minutes par jour. Ça me laisse le temps pour écrire. Je m’enferme dans ma bulle et pendant vingt minutes le matin, vingt minutes le soir, j’écris. Assez efficacement, je dois dire, et petit à petit, paragraphe par paragraphe, j’avance dans mon roman.

Mais en hiver, l’écriture est toujours plus compliquée, surtout quand on travaille dans un commerce ; on perd un peu nos repères, et le temps s’épuise si vite qu’il devient dur d’en trouver pour écrire, faute de repos suffisant. On pense qu’on pourra quand même pondre un ou deux chapitres ce mois-ci mais le premier matin de janvier, on se réveille et notre état face à la vie et ses changements trop rapides est bien piteux.

Je n’ai pas écrit de phrases à taille réelle depuis longtemps. Deux mois, peut-être trois. Un temps court, une éternité. J’ai écrit beaucoup cependant, écrit des phrases microscopiques et brèves, au souffle court, lancées comme des flèches. Je les ai écrites à un autre. Ainsi je n’écris plus, ne fais qu’écrire. Toutes mes phrases sont pour d’autres yeux que les miens. Elles se perdent dans l’immédiat, se consument. C’est le contraire de l’écriture, de la trace. C’est le contraire du souvenir. Ce n’est pas un travail de mémoire. C’est un grand feu de forêt, une ablution.

 Plaisirs 

« une fois en haut de la falaise je prends mon clavier et je plonge »

Ce qui me satisfait particulièrement en ce moment, c’est de m’être remise à plusieurs projets que j’avais laissés de côté. J’essaie de ne pas trop m’éparpiller, j’aime avoir un projet principal auquel me consacrer régulièrement (en ce moment, mon roman intitulé L’Ostal), car je trouve important d’aller au bout d’un objectif, de savoir finir quelque chose. Cependant, cela m’a fait du bien de renouer récemment avec une écriture qui relève du loisir.

Toute écriture est pour moi à la fois loisir et travail, car j’adore écrire et que je prends vraiment soin de ce que j’écris : c’est une activité qui mêle passion et efforts. Mais avec mon roman, il y a l’objectif de créer quelque chose de réussi, quelque chose qui soit digne d’être publié. Cela implique donc une certaine exigence. Or, cela m’a fait du bien de me remettre à écrire des textes de fiction juste pour le plaisir, pour les partager avec des amis, des textes dans lesquels je ne me prends pas la tête avec la qualité de l’intrigue ou la cohérence des événements.

Car pour bien écrire (ou écrire d’une façon qui me convienne, n’exagérons rien…), il n’y a qu’une chose à faire… Inutile de rechercher le bon mot, et de tisser la phrase idéale. Inutile de vouloir créer le personnage parfait, et construire l’intrigue imparable… Ça ne fonctionne jamais quand je m’y pousse, quand j’ahane, quand j’en transpire, frustrée de ne pas écrire assez, pas assez vite, pas assez bien.

Article Sapin
Photo par Salomée

C’est important de continuer de temps en temps à écrire quelque chose juste parce qu’on en a envie, parce que ça nous amuse… De veiller à garder le plaisir de l’écriture. En plus, comme cela libère notre créativité, il est possible d’en tirer de bonnes idées. Et, si ce n’est pas le cas, peu importe ! L’essentiel, c’est de garder la joie vive qu’on peut ressentir en improvisant une histoire !

En 2021, les maîtres mots seront plaisir et… publication ?

D’un autre côté, je sens d’autres envies grandir en moi, comme celle de renouer avec l’écriture orale, les formes courtes, la poésie, la mise en voix ; et à plus long terme, relier mes deux passions que sont l’écriture et le spectacle vivant. En ce moment, je songe à un projet audio, qui mûrit tranquillement, le temps pour moi d’acquérir le matériel… et de laisser courir les idées ! J’adore cette phase, quand tout semble possible et que l’imaginaire s’enflamme, de façon plus ou moins consciente. C’est une façon — je crois — de restaurer sa créativité après un projet de longue haleine.

J’en suis à peu près là dans mon écriture, dans une émotion qui me prend et me pousse. Une émotion instable, pas toujours très évidente à comprendre. Je me laisse aussi guider par des ultimatums : une fois en haut de la falaise je prends mon clavier et je plonge. J’ai peur parfois de ce que je peux écrire car le cœur s’y mêle et s’y révèle trop, alors je sens que souvent j’évite, je procrastine pour ne pas me faire face… Mais c’est idiot.

Maintenant, il ne me reste plus qu’à trouver quelques assaisonnements, à savoir des noms de personnages, de villes et d’éléments de mon univers, mais je me sens prête à commencer. Bien sûr, il va falloir que j’attende la fin de la période des fêtes, car les petits fours, les bonhommes de neige et les cadeaux vont combler tout mon emploi du temps. L’écriture de mon premier jet est prévue pour début janvier, mais à l’intérieur, je bouillonne. Pour l’instant, je suis contrainte de laisser poser encore un peu, mais bientôt, (oui bientôt !) je vais enfin pouvoir mettre les mains à la pâte, et donner goût et forme à cette tambouille !

Je veux écrire, alors j’écris et j’écrirai, ma confiance dans mon «&#xA0talent&#xA0» fluctue mais elle est toujours présente sinon… Je ne serais pas là à vous écrire aujourd’hui.

 J’écris comme on brûle, comme on lave son corps à grande eau.

Je lâche prise, et je laisse les mots me déborder sans chercher à percevoir leur forme avant qu’ils ne s’abîment dans l’abysse ouvert sous mes pieds. Je lâche prise et j’écris à petites doses, dans le calme d’une chambre que j’aime de tout mon cœur, pour la première fois. Je lâche prise et, sur un sentier où surgissent les mauvaises herbes, je me dirige d’un pas peut-être un peu indolent vers le deuxième tome d’une trilogie qui me donne de l’espoir là où on nous dit de ne pas trop en avoir (entendez par là : ne pas en avoir du tout).

Article Sapin
Photo par Séraphin

Alors, voilà, j’écris.

J’écris et je me promène. Tous les jours, ou presque, j’emprunte le même chemin à travers ma campagne. Je m’arrête au milieu d’une route entre deux champs : à droite un chêne immense, porteur de vie ; à gauche un arbre errant, sans vie. Je les regarde l’un et l’autre, et je souris. « Drôle d’époque, hein… ? » je leur dis. Et je poursuis ma marche. Comme un rituel, comme une procession. Comme une nécessité aussi pour l’esprit et le corps : prendre l’air, s’oxygéner, se ressourcer… Je crois avoir saisi le sens du lien entre l’âme et le corps ; entre mon âme et mon corps. En rentrant à Toulouse, je ferai attention à ça. Je ferai attention à moi.

Après tout, la littérature est une marche
et l’écriture un sport comme un autre.

 

Et toi ? Tu lâches prise ?

 

Témoignages recueillis
par Wanda

Temps de lecture : 9 minutes

Article Sapin
Photo par Wanda

 

« Bon, et toi t’en es où dans l’écriture actuellement ? » Les yeux vous sortent des orbites. Vous avez des sueurs froides. Vous voulez devenir une petite gerbille et disparaître dans un trou. Bon. On vous arrête tout de suite… Nul besoin de mesures aussi drastiques. On y a survécu. Et, vous aussi, vous pouvez en sortir vivant.e.s.

En effet, pour ce reportage collectif de début d’année, on a tenté de répondre à cette interrogation millénaire, centenaire… Et quel meilleur moment que la déchirure temporelle entre deux années pour s’interroger sur le rapport que nous entretenons à notre écriture ?

Car entre deux descentes en luge et trois papillotes, il est bien compliqué de trouver le temps. Ah… Vraiment ? Si on prend la question par la peau du cou — mais gentiment, comme un chaton ou un chiot (quand même, faut pas exagérer) —, on se rend compte qu’il se passe toujours quelque chose, sur le papier ou dans notre tête. Une certitude surgit de ces témoignages glanés au cours du tout dernier mois de 2020, de ces dix voix qui se mélangent en des résonances qui ne se contestent pas toujours : on écrit, même quand on n’écrit pas.

 

— Chamboulements —

« Je suis à la croisée des chemins. »

La lenteur du samedi après-midi, entre 14h et 17h, et la sueur du reste des jours. Quand le chauffage le permet, et que l’absence de cordes empêche les plombiers de se pendre dans ma cuisine, j’aligne quelques lignes en semaine, mais commencer un nouveau projet demande plus de temps que de continuer ledit projet. Le soir qui secoue les arbres à ma fenêtre est toujours un encouragement à sortir et acérer la plume.

J’ai oublié la résistance légère des touches du clavier lorsqu’on les presse, leur cliquetis d’horloge. J’ai oublié le mécanisme des mains qui se plient, se déplient, s’étirent, cette danse des poignets. J’ai oublié les douleurs dans les phalanges, les coudes, les épaules brûlantes, l’usure des yeux, du cœur. La blancheur de la page, sa matière virtuelle, cela aussi s’est envolé. Ce soir je redécouvre la taille de l’écran d’ordinateur, aussi haute que mon front, large comme deux épaules d’homme. Là, les phrases ont la place nécessaire pour se déployer. Elles en paraissent écrasantes. L’écran de téléphone les réduit à une taille dérisoire. Leur poids y est celui d’une plume. Ainsi, elles me font moins peur.

En plein chamboulement à l’intérieur avec tout ce qui se passe autour. Quand on se coupe du monde extérieur, à deux reprises, forcément qu’à l’intérieur ça bouge : quelle est ma résistance à la solitude ? quelles sont mes forces et mes fragilités ? comment je traverse cette période inédite de manière sereine et positive ? qu’est-ce que tout ça vient soulever ? comment j’anticipe et j’envisage la suite ? Toute une série de questions auxquelles, personnellement, je tente de répondre, au fur et à mesure.

Article Sapin
Photo par Anatole

Je suis à la croisée des chemins. Après trois ans de travail, je viens de terminer mon roman et j’entame tout juste ma quête éditoriale. Le mois de décembre a été consacré à la finalisation du manuscrit et à la rédaction des premières lettres à l’intention des éditeurs. Je me suis efforcée de faire taire la petite voix qui me susurrait que je pouvais encore faire mieux… À un moment, il faut savoir s’arrêter !

 
Lâcher prise… Je suppose que c’est ce que demande l’époque. Et ce qu’a toujours demandé l’écriture, même si c’est une vérité qui se cultive à l’envers, qui ne peut germer qu’après être advenue dans un recoin de notre tête.

À vrai dire, j’ai la chance de vivre bien tout ça, comparé à d’autres. Je ne me plains pas ; je n’ai pas à me plaindre. L’écriture est là et, fort heureusement, elle nous sauve beaucoup je crois. Finalement, « grâce » au Covid et au confinement imposé, je me suis vraiment rendu compte de ça : la chance que j’avais d’être en capacité d’écrire, tous les jours, tout un tas de choses et de mots, sortis tout droit de mon cerveau ; cette capacité à réfléchir, en permanence, à inventer. Si j’avais pas les mots, comment je vivrais ça ?

Souvent je me pose la question. Qu’est-ce que je ferais de mes journées ? Probablement autre chose… mais quoi ? Au fond, le confinement a éclairé une seule certitude : celle d’être « missionné » pour ça, écrire… comme une condition intrinsèque de mon existence ; comme un impératif : tu dois continuer d’écrire et de créer, autant que tu peux, aussi longtemps que tu peux, parce qu’il n’y a rien qui te procure autant de plaisir que ça. Parce qu’il n’y a rien de plus précieux que ça. Parce que c’est le seul endroit où tu te sens juste, sincère et honnête avec toi-même.

Variations

« Ainsi je n’écris plus, ne fais qu’écrire. »

Ces temps-ci sont ceux du congé. L’été durant, sans relâche, la moisson était au poème et à la chanson. Et pour préparer l’hiver, j’ai mis, provisoirement, le vers en jachère. Lui aussi a parfois besoin de repos. Mais la poésie est un fruit sans saison qui ne demeure guère longtemps captif de sa prison de papier. Il roule, malgré lui, le long du chemin. Je tâche donc de glaner, çà et là, ses pépins furtifs pour les planter plus tard. Le tout est maintenant de patienter jusqu’au moment le plus propice aux semailles. En attendant, je continue de faire chanter mes instruments — bien qu’ils soient dernièrement plutôt avares en nouvelles mélodies.

Ces temps-ci sont aussi ceux du labeur. Je retourne, comme après une longue convalescence, me confronter au genre narratif, espérant être moins gauche qu’auparavant. Un vrai romancier est un marathonien. Hélas, mes prédispositions sont celles d’un sprinteur. J’écris dans l’urgence, par réflexe, puis je vais récupérer. Pour cette activité essentielle, les bibliothèques font d’excellents matelas. Alors, je travaille, je travaille. Je travaille mon endurance, mon rythme, la variété et la fluidité de mon jeu de jambes.

Le processus créatif passe essentiellement par une écoute intensive de musique (nouvelles, de préférence), une documentation exemplaire, et beaucoup de misanthropie, de mépris envers mon prochain et de pessimisme absolu (voire forcé) sur l’avenir de notre civilisation. Heureusement, je vis en ville. Et j’ai un bon casque.

De mon côté, avec les fêtes qui arrivent, je suis dans la cuisine. À l’automne, après l’écriture du tome 1 de la saga jeunesse que j’ai commencée il y a un an et demi, j’ai laissé le tout mariner un bon mois. J’ai ensuite entrepris un grand rangement de mon plan de travail : j’ai classé mes documents, j’ai fait en sorte d’éliminer toutes les informations qui n’étaient pas à jour, et j’ai repris mes fiches personnages pour qu’elles soient complètes. Après, il a fallu me lancer dans l’élaboration de la recette. Cette fois — car c’est la première fois que j’essaie de débuter un projet aussi équipée — j’ai préparé tous mes ingrédients : j’ai écrit un synopsis par personnage important, j’ai créé précisément mes nouveaux personnages, et j’ai fait plusieurs étapes d’écriture de plan, en réfléchissant à la meilleure façon de dévoiler mes révélations et mes rebondissements.

Article Sapin
Photo par Noémie

C’est un peu comme la météo : c’est très variable. Je me laisse souvent porter par une énergie soudaine, le soir en général. Il m’arrive d’avoir une envie très abstraite d’écrire en rentrant chez moi, dans le métro, d’un coup, j’ai envie d’écrire, sans sujet, sans personnages, sans thème, je veux juste écrire quelque chose. J’ai envie d’écrire car ça fait longtemps ou car je veux marquer des choses, archiver des sentiments. J’ai envie d’écrire pour reprendre des vieilles histoires jamais retravaillées, jamais terminées et que j’ai pourtant en tête aussi claires qu’un film vu la veille.

Depuis septembre, je prends le tramway environ quarante minutes par jour. Ça me laisse le temps pour écrire. Je m’enferme dans ma bulle et pendant vingt minutes le matin, vingt minutes le soir, j’écris. Assez efficacement, je dois dire, et petit à petit, paragraphe par paragraphe, j’avance dans mon roman.

Mais en hiver, l’écriture est toujours plus compliquée, surtout quand on travaille dans un commerce ; on perd un peu nos repères, et le temps s’épuise si vite qu’il devient dur d’en trouver pour écrire, faute de repos suffisant. On pense qu’on pourra quand même pondre un ou deux chapitres ce mois-ci mais le premier matin de janvier, on se réveille et notre état face à la vie et ses changements trop rapides est bien piteux.

Je n’ai pas écrit de phrases à taille réelle depuis longtemps. Deux mois, peut-être trois. Un temps court, une éternité. J’ai écrit beaucoup cependant, écrit des phrases microscopiques et brèves, au souffle court, lancées comme des flèches. Je les ai écrites à un autre. Ainsi je n’écris plus, ne fais qu’écrire. Toutes mes phrases sont pour d’autres yeux que les miens. Elles se perdent dans l’immédiat, se consument. C’est le contraire de l’écriture, de la trace. C’est le contraire du souvenir. Ce n’est pas un travail de mémoire. C’est un grand feu de forêt, une ablution.

 Plaisirs 

« une fois en haut de la falaise je prends mon clavier et je plonge »

Ce qui me satisfait particulièrement en ce moment, c’est de m’être remise à plusieurs projets que j’avais laissés de côté. J’essaie de ne pas trop m’éparpiller, j’aime avoir un projet principal auquel me consacrer régulièrement (en ce moment, mon roman intitulé L’Ostal), car je trouve important d’aller au bout d’un objectif, de savoir finir quelque chose. Cependant, cela m’a fait du bien de renouer récemment avec une écriture qui relève du loisir.

Toute écriture est pour moi à la fois loisir et travail, car j’adore écrire et que je prends vraiment soin de ce que j’écris : c’est une activité qui mêle passion et efforts. Mais avec mon roman, il y a l’objectif de créer quelque chose de réussi, quelque chose qui soit digne d’être publié. Cela implique donc une certaine exigence. Or, cela m’a fait du bien de me remettre à écrire des textes de fiction juste pour le plaisir, pour les partager avec des amis, des textes dans lesquels je ne me prends pas la tête avec la qualité de l’intrigue ou la cohérence des événements.

Car pour bien écrire (ou écrire d’une façon qui me convienne, n’exagérons rien…), il n’y a qu’une chose à faire… Inutile de rechercher le bon mot, et de tisser la phrase idéale. Inutile de vouloir créer le personnage parfait, et construire l’intrigue imparable… Ça ne fonctionne jamais quand je m’y pousse, quand j’ahane, quand j’en transpire, frustrée de ne pas écrire assez, pas assez vite, pas assez bien. 

Article Sapin
Photo par Salomée

C’est important de continuer de temps en temps à écrire quelque chose juste parce qu’on en a envie, parce que ça nous amuse… De veiller à garder le plaisir de l’écriture. En plus, comme cela libère notre créativité, il est possible d’en tirer de bonnes idées. Et, si ce n’est pas le cas, peu importe ! L’essentiel, c’est de garder la joie vive qu’on peut ressentir en improvisant une histoire !

En 2021, les maîtres mots seront plaisir et… publication ?

D’un autre côté, je sens d’autres envies grandir en moi, comme celle de renouer avec l’écriture orale, les formes courtes, la poésie, la mise en voix ; et à plus long terme, relier mes deux passions que sont l’écriture et le spectacle vivant. En ce moment, je songe à un projet audio, qui mûrit tranquillement, le temps pour moi d’acquérir le matériel… et de laisser courir les idées ! J’adore cette phase, quand tout semble possible et que l’imaginaire s’enflamme, de façon plus ou moins consciente. C’est une façon — je crois — de restaurer sa créativité après un projet de longue haleine.  

J’en suis à peu près là dans mon écriture, dans une émotion qui me prend et me pousse. Une émotion instable, pas toujours très évidente à comprendre. Je me laisse aussi guider par des ultimatums : une fois en haut de la falaise je prends mon clavier et je plonge. J’ai peur parfois de ce que je peux écrire car le cœur s’y mêle et s’y révèle trop, alors je sens que souvent j’évite, je procrastine pour ne pas me faire face… Mais c’est idiot.

Maintenant, il ne me reste plus qu’à trouver quelques assaisonnements, à savoir des noms de personnages, de villes et d’éléments de mon univers, mais je me sens prête à commencer. Bien sûr, il va falloir que j’attende la fin de la période des fêtes, car les petits fours, les bonhommes de neige et les cadeaux vont combler tout mon emploi du temps. L’écriture de mon premier jet est prévue pour début janvier, mais à l’intérieur, je bouillonne. Pour l’instant, je suis contrainte de laisser poser encore un peu, mais bientôt, (oui bientôt !) je vais enfin pouvoir mettre les mains à la pâte, et donner goût et forme à cette tambouille !

Je veux écrire, alors j’écris et j’écrirai, ma confiance dans mon « talent » fluctue mais elle est toujours présente sinon… Je ne serais pas là à vous écrire aujourd’hui.
 

J’écris comme on brûle,
comme on lave son corps à grande eau.

Je lâche prise, et je laisse les mots me déborder sans chercher à percevoir leur forme avant qu’ils ne s’abîment dans l’abysse ouvert sous mes pieds. Je lâche prise et j’écris à petites doses, dans le calme d’une chambre que j’aime de tout mon cœur, pour la première fois. Je lâche prise et, sur un sentier où surgissent les mauvaises herbes, je me dirige d’un pas peut-être un peu indolent vers le deuxième tome d’une trilogie qui me donne de l’espoir là où on nous dit de ne pas trop en avoir (entendez par là : ne pas en avoir du tout).

Article Sapin
Photo par Séraphin

Alors, voilà, j’écris.

J’écris et je me promène. Tous les jours, ou presque, j’emprunte le même chemin à travers ma campagne. Je m’arrête au milieu d’une route entre deux champs : à droite un chêne immense, porteur de vie ; à gauche un arbre errant, sans vie. Je les regarde l’un et l’autre, et je souris. « Drôle d’époque, hein… ? » je leur dis. Et je poursuis ma marche. Comme un rituel, comme une procession. Comme une nécessité aussi pour l’esprit et le corps : prendre l’air, s’oxygéner, se ressourcer… Je crois avoir saisi le sens du lien entre l’âme et le corps ; entre mon âme et mon corps. En rentrant à Toulouse, je ferai attention à ça. Je ferai attention à moi.

 

Après tout, la littérature est une marche
et l’écriture un sport comme un autre.

 

Et toi ? Tu lâches prise ?

 

Témoignages recueillis
par Wanda

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4 Commentaires

  1. Avatar

    pas si évident la vie d’artiste… mais courage à tous !

    Réponse
    • Collectif

      Eh oui, mais c’est ce qu’on aime ! Merci pour ces encouragements, Père Lachaise ! 🪑

      Réponse
  2. Avatar

    Une plume dans la nuit vous lit, elle dessine ses arabesques et vous remercie puis sourit maligne, coquine elle aimerait tant.. Comme vous, oser prendre et savourer le temps de dessiner une ligne jusqu’au petit matin, de mots d’Azur des maux sans fin… de 2020
    Vous le faites et vous le faites si bien …

    Réponse
    • Collectif

      Merci pour ces doux mots 😊 Il faut oser, encore et toujours oser !

      Réponse

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